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Publié initialement sur le blog d’Ali Moutaïb : lire la version originale sur Substack.

Le manifeste en vingt-deux points publié par Palantir le 18 avril signale l’acte de naissance public d’un complexe techno-politique qui n’a plus besoin de se cacher derrière la neutralité technique.

Le 18 avril 2026, le compte officiel de Palantir a publié sur X un texte en vingt-deux points présenté comme le résumé de The Technological Republic, l’ouvrage d’Alex Karp et Nicholas Zamiska paru en 2025. Mille mots, ton affirmatif, registre doctrinal. Une entreprise qui fournit des logiciels de ciblage à l’armée américaine, à l’ICE et à plusieurs services de renseignement publie une charte philosophico-politique sur la défense de l’Occident. L’événement n’est pas dans le contenu, largement préfiguré par les tribunes de Karp au New York Times et par ses lettres annuelles aux actionnaires. L’événement est dans le geste lui-même. Un fournisseur d’État se pose en producteur d’idéologie d’État. La distinction entre la plateforme et la doctrine, qui structurait la réserve des GAFAM depuis vingt ans, vient de tomber. Cette publication n’est pas qu’une communication d’entreprise : elle est la forme populaire d’une synthèse philosophique assumée, nourrie par les trajectoires intellectuelles de ses deux fondateurs. Nous y reviendrons.

Illustration de l'article « Palantir et la féodalité numérique » — le logiciel comme instrument de puissance et de souveraineté.

La dette morale comme fondement doctrinal

Le premier point ouvre le manifeste sur une affirmation frontale. Les ingénieurs de la Silicon Valley ont, selon Palantir, une « obligation affirmative » de participer à la défense nationale. La formulation n’est pas anodine. Elle renverse trente ans de discours libertarien californien où la technologie se pensait comme émancipation globale, indifférente aux frontières et méfiante envers l’État. Palantir assume l’inverse. La technologie est une dette, et cette dette se paie en armement logiciel. Ce glissement prolonge une bascule amorcée depuis la fin des années 2010 : après le retrait de Google de Project Maven en 2018, on a vu Project Nimbus signé avec Israël en 2021, puis, en février 2024, la levée par Google de son interdiction d’utiliser l’IA pour les armes et la surveillance. Microsoft a parallèlement renforcé ses offres cloud pour le Pentagone, et des fonds comme Andreessen Horowitz ont lancé leurs branches défense. Palantir se distingue en ce qu’elle formalise publiquement ce que ses pairs pratiquent discrètement.

Le point 4 verrouille la doctrine : « Le hard power du XXIᵉ siècle sera bâti sur du logiciel. » Le point 12 la pousse jusqu’au bout : « L’ère de la dissuasion atomique s’achève, celle de la dissuasion par l’IA commence. » Ce n’est plus l’arme qui dissuade, c’est l’algorithme de ciblage et le système de commandement augmenté. La conséquence, pour les puissances intermédiaires qui s’équipent en technologies de souveraineté, est considérable. La dissuasion ne se loue plus, elle se code. Celui qui ne maîtrise pas la couche logicielle de sa défense cesse d’en être souverain, même s’il en possède le matériel.

Le software doit redevenir un instrument de puissance,

Le deuxième point est plus inattendu. Palantir attaque l’iPhone. L’objet qui symbolise le triomphe de la Silicon Valley devient ici le symptôme de son épuisement créatif. L’app aurait réduit l’horizon civilisationnel à l’interface, à la consommation, à la distraction. Le reproche adressé à Apple est aussi un reproche adressé à Meta, à Google, à l’ensemble du modèle californien des années 2010. Palantir se positionne comme le représentant d’une Silicon Valley qui aurait trahi sa vocation première, bâtir de l’infrastructure régalienne, et non du divertissement.

Le troisième point renforce la charge. Le courrier électronique gratuit ne suffit pas, formule lapidaire qui résume le ressentiment contre Gmail, Facebook et l’économie de l’attention. La décadence d’une culture, poursuit le texte, n’est pardonnable qu’à condition de produire croissance et sécurité. Le logiciel doit redevenir un instrument de puissance, non un loisir. Cette attaque interne contre la Silicon Valley du consumer tech est sans doute la clé du texte. Palantir ne se contente pas de critiquer l’Occident mou et le pluralisme vacant, elle entreprend de renverser la hiérarchie symbolique de son propre secteur. La défense, le renseignement, le ciblage, la police prédictive deviennent les nobles fonctions. Le réseau social et la messagerie deviennent les fonctions serviles.

Une grille de lecture philosophique

Ce renversement de la hiérarchie symbolique ne sort pas de nulle part. Il s’enracine dans deux trajectoires intellectuelles dont Palantir est le produit.

Karp n’est pas un entrepreneur ordinaire. Docteur en théorie sociale de l’université Goethe de Francfort, il a soutenu en 2002 une thèse portant sur l’agression dans le monde vécu, rédigée dans l’environnement intellectuel de Habermas, dont il s’est toutefois démarqué. Karp y soutient que l’agression est constitutive du lien social, et que le jargon sert à intégrer cette agression dans la vie collective. Le manifeste Palantir peut se lire comme l’application opérationnelle de cette thèse. Réarmer la société occidentale suppose d’assumer sa dimension agressive, contre l’idéal habermassien de la délibération pacifiée. Là où le maître francfortois voyait dans la raison communicationnelle le chemin d’une émancipation démocratique, l’élève tire la leçon inverse. La démocratie ne survit qu’en s’armant, et l’agression refoulée est plus dangereuse que l’agression assumée.

Peter Thiel, l’autre fondateur, apporte un arrière-plan différent mais convergent. Étudiant de René Girard à Stanford, il a fait de la théorie mimétique et du mécanisme du bouc émissaire une matrice de lecture politique. Là où Girard voyait dans le christianisme le dévoilement de la violence fondatrice, Thiel en tire une politique du katechon, cette figure paulinienne de la puissance qui retient l’Apocalypse, ce qui retient la dissolution. Le seigneur est celui qui contient la crise mimétique avant qu’elle ne devienne guerre de tous contre tous. Palantir est le produit de cette rencontre. Une théorie francfortoise de l’agression structurante, une théologie politique girardienne de la retenue. Le manifeste n’est pas une communication d’entreprise, c’est la forme populaire d’une synthèse philosophique assumée.

Ce qu’il faut en retenir

La publication de ce texte marque un seuil. Une entreprise de défense logicielle ne se contente plus de vendre des outils, elle propose une vision du monde et s’adresse directement à l’opinion. La frontière entre fournisseur et acteur politique s’efface. Palantir ne se pense plus comme prestataire du seigneur, elle se pense comme co-souverain. C’est en cela que le mot de féodalité s’impose. Nous entrons dans un ordre où des acteurs privés exercent des fonctions régaliennes, sous contrat avec les États mais munis de leur propre doctrine, de leur propre théologie, de leur propre vision du monde. Le seigneur logiciel prête allégeance, mais il gouverne aussi.

Ce diagnostic n’est évidemment pas sans critiques. Les opposants de Palantir pointent l’opacité de ses contrats avec l’ICE, les dérives documentées de certains de ses déploiements en police prédictive, et lisent le storytelling de Karp comme une rationalisation ex post d’un modèle commercial déjà installé. Il faut le reconnaître pour ne pas succomber à la fascination.

Pour les puissances intermédiaires, la leçon est double. La dépendance à ces infrastructures n’est jamais seulement technique, elle charrie une doctrine. Celui qui achète le logiciel importe aussi la grille qui le sous-tend. Et cette grille, désormais, ne se cache plus. La question n’est plus de savoir si le Maroc, l’Inde, les Émirats ou l’Indonésie doivent se doter de capacités logicielles souveraines. Ces capacités recouvrent concrètement la maîtrise des couches cloud, des modèles d’IA, des systèmes de commandement et de renseignement – autant de briques qui, aujourd’hui, passent par des prestataires américains ou chinois. Elle est de savoir à quelle vitesse ils peuvent le faire avant que la féodalité numérique ne devienne le régime par défaut du XXIᵉ siècle.

Ali Moutaïb

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