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Publié initialement sur le blog d’Ali Moutaïb : lire la version originale sur Substack.

Des cercles liés aux Gardiens de la révolution veulent faire payer Google, Meta, Microsoft et Amazon pour laisser passer leurs flux sous le détroit d’Ormuz. Derrière la facture, une doctrine.

Illustration de l'article « Le péage d'Ormuz » — câbles sous-marins et infrastructures numériques stratégiques.

Dans Star Wars, La Menace fantôme, la Fédération du Commerce impose un blocus à une petite planète au prétexte d’un différend sur des taxes commerciales. L’idée paraissait à l’époque assez absurde pour amuser une salle entière : on ne fait pas la guerre pour des droits de douane. Trente ans plus tard, Téhéran nous rappelle que George Lucas avait peut-être lu Mahan de trop près.

L’information est passée sous les radars de la presse occidentale, noyée dans les bulletins de guerre et les communiqués de la Maison-Blanche. Des médias et des cercles parlementaires liés aux Gardiens de la révolution font monter une idée : que les géants américains de la tech se conforment au droit iranien, que les opérateurs de câbles acquittent des droits de licence pour le passage, et que la maintenance des câbles sous-marins du golfe Persique revienne aux seules entreprises iraniennes. À défaut, laisse-t-on entendre, le trafic pourrait être restreint, dégradé, perturbé.

On peut en rire. Un État sous sanctions, économiquement étranglé, technologiquement isolé, qui prétend dicter ses conditions aux plus grandes capitalisations boursières de la planète : l’asymétrie a de quoi prêter à sourire. Ce serait s’arrêter à la surface. La proposition n’est pas encore une loi, et elle ne le sera peut-être jamais. Mais elle révèle avec une rare clarté ce que devient le monde une fois l’unipolarité dissoute : la souveraineté se rejoue désormais sur la couche physique des réseaux.

Le chokepoint comme arme

La géographie ne se négocie pas. Près de 90 % du trafic intercontinental d’internet transite par des câbles sous-marins, infrastructure quasi invisible qui irrigue l’intégralité de l’économie globalisée. Entre l’Europe et l’Asie, l’un des goulets d’étranglement les plus critiques de ce système nerveux passe par le golfe Persique. SEA-ME-WE, EIG, Falcon, Gulf Bridge International : des noms techniques qui ne disent rien au grand public, mais qui forment les artères par lesquelles circulent les flux financiers, les communications diplomatiques, les vidéos en streaming et les transactions SWIFT entre Mumbai, Singapour, Francfort et Riyad.

Le détail compte. Conscients du risque iranien, les opérateurs ont depuis longtemps fait courir l’essentiel de ces câbles le long de la côte omanaise, à l’écart des eaux iraniennes. Deux seulement, Falcon et Gulf Bridge International, traversent réellement les eaux de la République islamique. C’est peu, et c’est assez. Car Téhéran vient de comprendre ce que Washington sait depuis longtemps sans le dire trop haut : un chokepoint n’a pas besoin d’être fermé pour devenir une arme, il suffit qu’il puisse l’être. La menace fait le pouvoir, et l’on n’a pas besoin de tenir tous les câbles pour tenir le passage.

Le XXᵉ siècle s’est écrit en partie autour d’Ormuz pour le pétrole. Le XXIᵉ s’écrira autour d’Ormuz pour les données. La même géographie commande désormais deux empires, et Téhéran se contente d’en rappeler l’adresse.

Une rupture de doctrine

L’affaire dépasse de loin la querelle fiscale. Depuis trente ans, la mondialisation numérique repose sur un postulat jamais formulé et universellement admis : les flux numériques se situent au-dessus des États. Ils transitent, ils traversent, ils ignorent les frontières. Les câbles seraient neutres, techniques, commerciaux. Les opérateurs, ces consortiums privés dominés par les GAFAM et leurs alliés, négocient des droits de passage et des atterrissements sans reconnaître en pratique de souveraineté forte sur les flux eux-mêmes.

C’est cette neutralité de façade que l’Iran fissure. En réclamant une licence, Téhéran cherche moins l’argent qu’une reconnaissance : que ses eaux territoriales soient traitées comme telles, que sa souveraineté englobe les couches infrastructurelles, et que les GAFAM cessent d’être tenus pour des entités apatrides flottant au-dessus du droit international. La couche physique du réseau redevient un objet politique. Trois décennies de fiction technique se referment sur ce constat.

La Chine observe, la Russie approuve, l’Inde soupèse

La portée de la manœuvre ne tient pas à Téhéran. Elle tient à ce qu’elle préfigure.

Pékin surveille depuis longtemps la dépendance asiatique aux infrastructures contrôlées par des consortiums occidentaux, et a lancé son propre réseau, le câble PEACE, de Karachi à Marseille via Djibouti, précisément pour s’en affranchir. Si l’idée iranienne tient, ou seulement si on la tolère, elle crée un précédent : les États riverains des grands chokepoints peuvent réclamer leur dîme aux maîtres du flux. L’Égypte, par laquelle passe l’essentiel du trafic Europe-Asie, suivra la suite avec un intérêt très concret. L’Indonésie également, qui commande les détroits de Malacca et de la Sonde.

Moscou n’a aucune raison de freiner cette logique. La souveraineté numérique russe, du Runet à la loi sur les serveurs locaux jusqu’aux exercices de déconnexion, converge naturellement avec la proposition iranienne. Et l’Inde, qui se pense en troisième pôle, observera s’il est possible de s’extraire du tropisme américain sans glisser dans l’orbite chinoise.

Ce que Téhéran engage n’est pas une querelle bilatérale avec quatre entreprises. C’est l’ouverture d’un front où l’Iran ne figurera que comme l’un des acteurs, et sans doute pas le plus puissant.

L’objection juridique, et ses limites

Les juristes ont une réponse prête. Le détroit d’Ormuz n’est pas le canal de Suez : Suez est un ouvrage artificiel en territoire égyptien, Ormuz un passage naturel soumis au régime du droit de transit, où l’État riverain ne peut entraver le passage continu et rapide. Ajoutez à cela que les sanctions américaines interdisent explicitement tout paiement à l’Iran : les GAFAM ne pourraient pas payer quand bien même ils le voudraient. De là le verdict de nombreux analystes : démonstration de force plus que politique réelle.

L’objection est solide, et elle manque l’essentiel. La valeur du geste ne tient pas à son exécution mais au précédent qu’il pose. Le droit de transit suppose un ordre capable de le faire respecter ; l’impossibilité de payer suppose que le dollar reste l’unique canal. Or ce sont précisément ces deux postulats que la séquence en cours érode. Une idée juridiquement fragile peut être stratégiquement féconde : il suffit qu’elle soit reprise, ailleurs, par un acteur que l’on ne peut pas sanctionner.

La réponse occidentale, ou son absence

Que peut l’Occident ? Washington dénoncera, les chancelleries européennes regretteront, les GAFAM mobiliseront leurs équipes juridiques. Les options réelles restent étroites.

Couper les câbles relève de l’impensable : la rétorsion serait immédiate et le précédent ruineux. Contourner reste possible techniquement, mais coûteux, car il faudrait re-router massivement par le sud, allonger les latences, doubler les redondances. La fragilité du système n’est pas théorique : en 2024, trois câbles ont été sectionnés lorsqu’un navire frappé au large du Yémen a traîné son ancre sur le fond marin, perturbant près d’un quart du trafic internet régional. Sanctionner, enfin ? L’Iran l’est déjà, et l’expérience récente montre qu’au-delà d’un certain seuil les sanctions perdent leur rendement marginal et précipitent la sortie du système dollar.

Reste l’arbitrage international, le droit de la mer, la Convention de Montego Bay. Mais le droit international ne tient plus que par la volonté des puissances de s’y soumettre. Lorsqu’un seul acteur, fût-il un État théocratique en crise, le réinterprète unilatéralement à son avantage et qu’aucun mécanisme coercitif crédible ne s’y oppose, le droit redevient ce qu’il a toujours été au fond : un rapport de forces habillé du vocabulaire de la légitimité.

Trois leçons, en guise de conclusion

La première : l’infrastructure est redevenue politique. Pendant trois décennies, l’idéologie dominante tenait la mondialisation pour un processus technique, neutre, irréversible. L’épisode iranien, comme Nord Stream, les semi-conducteurs taïwanais ou les terres rares chinoises, rappelle que tout flux suppose un substrat physique, que tout substrat s’inscrit dans une géographie, et que toute géographie relève d’une politique. Le cloud n’existe pas. Il n’y a que les câbles d’autrui.

La deuxième : la souveraineté numérique cesse d’être un slogan. Les appels européens en ce sens ont longtemps été jugés naïfs, archaïques, irréalistes. Voici qu’un État périphérique sous embargo démontre qu’on peut poser ses conditions, non par la technique mais par la géographie. Paris, Berlin et Bruxelles auraient intérêt à méditer la leçon : à l’âge numérique, la souveraineté ne s’achète pas, elle s’exerce à partir des leviers physiques que l’on tient.

La troisième, et la plus inquiétante : la fragmentation est en marche. Nous quittons l’internet unifié de l’après-guerre froide pour une mosaïque d’espaces régulés, taxés, balkanisés. Le splinternet, longtemps annoncé, se matérialise, non plus seulement par les pare-feux logiciels mais par les péages physiques. La connectivité mondiale ne disparaît pas. Sa gratuité politique, oui.

Téhéran ne fera peut-être pas plier les GAFAM, et la République islamique pliera peut-être elle-même dans six mois sous le poids de ses contradictions. L’idée, elle, est lâchée. En géopolitique, les idées survivent à ceux qui les énoncent.

L’âge de l’innocence numérique s’achève. Bienvenue dans celui des douanes des données.

Ali Moutaïb

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